Ambogo Simone : la femme qui, sous un manguier, a semé les premières graines du marché Poto-Poto
À Franceville, derrière les étals, les paniers et le tumulte quotidien du marché Poto-Poto, se cache l’histoire extraordinaire d’une femme dont le courage mérite d’être transmis aux générations futures.
Il est des lieux que l’on fréquente tous les jours sans jamais prendre le temps de se demander qui les a fait naître. Il est des marchés dont on connaît les allées, les commerçantes, les produits et les visages, mais dont on ignore presque tout de l’histoire.
À Franceville, le marché Poto-Poto est devenu, au fil des décennies, bien plus qu’un simple espace de commerce. Il est un lieu de vie. Un lieu de rencontres. Un lieu de mémoire. Un lieu où des générations de femmes ont travaillé, élevé leurs enfants, nourri des familles et contribué à faire vivre l’économie de la ville.
Mais avant les étals, avant les boutiques, avant l’organisation du marché tel que nous le connaissons aujourd’hui, il y eut une femme.
Une femme dont l’histoire mérite d’être racontée.
Elle s’appelle Ambogo Simone.
Aujourd’hui âgée de près de 100 ans, Mme Ambogo Simone vit loin du tumulte du marché. L’âge a progressivement éloigné ses pas des allées qu’elle a pourtant contribué à faire naître.
Mais son histoire, elle, ne doit pas vieillir.
Elle doit être racontée.
Elle doit être conservée.
Elle doit être transmise.
Tout a commencé sous un manguier
L’histoire de Mme Ambogo Simone commence dans la simplicité, presque dans le dénuement. Mère de plusieurs enfants, confrontée aux difficultés de la vie quotidienne et aux responsabilités d’une famille à nourrir, elle ne disposait pas de grands moyens financiers. Mais elle avait quelque chose de plus précieux : la volonté de travailler.
Avec un peu de farine, un peu de sucre, de l’huile et de la levure, elle entreprit de fabriquer des gâteaux.
Pas dans une boulangerie.
Pas dans un commerce moderne.
Pas dans un local aménagé.
Sous un manguier.
C’est là, avec ses moyens rudimentaires et son courage, qu’elle commença à vendre ses premiers gâteaux.
Chaque gâteau vendu représentait quelques francs supplémentaires.
Chaque journée de travail était une victoire.
Chaque client était une raison de continuer.
Et surtout, chaque franc gagné permettait de nourrir ses enfants et de faire grandir son petit commerce.
Elle aurait pu considérer la modestie de ses moyens comme une fatalité.
Elle en fit au contraire le point de départ de son aventure.
Puis une deuxième femme est arrivée
L’histoire de Mme Ambogo Simone est aussi celle d’une solidarité féminine.
Une autre femme, Mme Ossagavouga, vint la rejoindre.
Elles commencèrent à travailler ensemble.
Deux femmes.
Deux destins.
Deux volontés.
Et bientôt, autour d’elles, d’autres femmes commencèrent à apparaître.
Car lorsqu’une femme ose entreprendre, elle ne construit pas seulement pour elle-même. Elle montre souvent à d’autres femmes qu’il est possible d’essayer.
Ambogo Simone et Ossagavouga ne se contentèrent donc pas de vendre leurs gâteaux. Elles cherchèrent à développer leur activité. Elles observèrent les besoins de la population. Et elles comprirent quelque chose d’essentiel : le commerce consiste aussi à rendre service.
Du gâteau au Nkumu : une idée née des besoins des femmes
À cette époque, le Nkumu occupait une place importante dans l’alimentation traditionnelle du Haut-Ogooué.
Mais pour se procurer les feuilles de Nkumu, il fallait parfois se rendre loin de la ville, jusque dans les zones rurales et sur les routes menant notamment vers Okondja.
Pour certaines femmes, cela ne posait pas de problème.
Pour d’autres, notamment les enseignantes, les fonctionnaires, les mères de famille et celles qui n’avaient tout simplement pas la possibilité de partir en brousse, l’accès à ce produit était beaucoup plus difficile.
Ambogo Simone et Ossagavouga eurent alors une idée simple mais profondément utile : aller chercher le Nkumu là où il se trouvait et le ramener là où les femmes en avaient besoin.
Elles prirent donc la route.
Elles allèrent chercher les feuilles.
Elles les ramenèrent.
Elles les préparèrent.
Et elles commencèrent à les vendre.
Ce qui était au départ une petite activité commerciale allait progressivement devenir une véritable réponse à un besoin de la population.
Et, autour d’elles, d’autres femmes commencèrent encore à les rejoindre.
Le petit commerce prenait forme.
La solidarité s’organisait.
Le marché commençait à naître.
Le jour où 5 000 francs ont changé une destinée
C’est dans cette période que se situe l’un des épisodes les plus marquants de cette histoire, tel qu’il est transmis par la mémoire des anciens.
Un jour, le président Omar Bongo Ondimba, alors président de la République, aurait rencontré ces femmes qui vendaient leur Nkumu.
Il s’intéressa à leur activité.
Il acheta leur marchandise.
Pour 5 000 francs CFA.
Aujourd’hui, une telle somme peut sembler modeste.
Mais à cette époque, pour une petite commerçante qui avait commencé avec quelques ingrédients sous un manguier, ces 5 000 francs représentaient beaucoup.
Ils constituaient un véritable coup de pouce.
Un capital supplémentaire.
Une possibilité de renouveler la marchandise.
Une possibilité de faire tourner davantage le commerce.
Pour Mme Ambogo Simone, cette somme allait contribuer à faire grandir son activité et à renforcer son fonds de commerce.
Mais l’histoire ne s’arrête pas à cette transaction.
Car, selon le récit transmis par les anciens, le président Omar Bongo Ondimba aurait également constaté une réalité : ces femmes étaient de plus en plus nombreuses.
Elles travaillaient.
Elles vendaient.
Elles s’organisaient.
Elles faisaient vivre leurs familles.
Et surtout, elles avaient besoin d’un véritable espace pour exercer leur activité.
« Que voulez-vous ? »
C’est là que l’histoire prend une dimension collective.
Les femmes auraient été invitées à exprimer leurs besoins.
Et leur demande fut simple :
elles voulaient un marché.
Pas un palais.
Pas un privilège.
Pas une faveur personnelle.
Elles voulaient simplement un endroit où elles pourraient travailler dignement.
Un endroit où elles pourraient vendre leurs produits.
Un endroit où elles pourraient accueillir leurs clientes.
Un endroit où elles pourraient continuer à nourrir leurs familles grâce à leur travail.
C’est ainsi que, selon cette mémoire locale, le projet du marché Poto-Poto de Franceville aurait pris forme.
Et derrière le marché que nous connaissons aujourd’hui, il faut donc se souvenir de ces femmes qui, avant les bâtiments et les infrastructures, avaient déjà créé l’esprit du marché.
Ambogo Simone : une pionnière que le temps ne doit pas effacer
Aujourd’hui, lorsque nous traversons Poto-Poto, nous voyons des femmes derrière leurs étals.
Nous voyons des légumes.
Du manioc.
Du Nkumu.
Des produits vivriers.
Des marchandises venues de différents horizons.
Nous entendons les discussions, les négociations, les rires, les appels des vendeuses.
Nous voyons une activité économique permanente.
Mais derrière tout cela, il y a une histoire.
Et dans cette histoire, le nom d’Ambogo Simone mérite d’être inscrit en lettres plus grandes.
Car elle représente une génération de femmes qui n’attendaient pas que les conditions soient parfaites pour agir.
Elles n’attendaient pas les financements.
Elles n’attendaient pas les grandes entreprises.
Elles n’attendaient pas les bureaux climatisés.
Elles faisaient avec ce qu’elles avaient.
Un peu de farine.
Un peu de sucre.
Un peu d’huile.
Un peu de levure.
Et énormément de courage.
C’est avec cela qu’une femme a commencé.
Et de ce commencement est née une histoire qui a traversé les générations.
Une doyenne devenue mémoire vivante
Aujourd’hui, Mme Ambogo Simone approche du siècle d’existence.
Elle ne peut plus parcourir les allées du marché comme autrefois.
Elle ne peut plus porter les paniers.
Elle ne peut plus parcourir les routes à la recherche du Nkumu.
Le temps a fait son œuvre.
Mais il ne peut pas effacer ce qu’elle a accompli.
À l’heure où notre société célèbre parfois les réussites une fois qu’elles sont devenues visibles, il est important de se souvenir de celles et ceux qui ont commencé dans l’ombre.
Mme Ambogo Simone est précisément de ces personnes.
Elle est aujourd’hui une mémoire vivante de Franceville.
Une mémoire qu’il faut écouter.
Une mémoire qu’il faut documenter.
Une mémoire qu’il faut transmettre.
Car lorsqu’une génération disparaît sans avoir raconté son histoire, c’est une partie de notre propre histoire qui disparaît avec elle.
Il est temps de lui rendre hommage
Il ne faudrait pas attendre que Mme Ambogo Simone nous quitte pour découvrir que nous avions parmi nous une femme dont le parcours méritait d’être célébré.
Il ne faudrait pas que son histoire reste seulement dans la mémoire de quelques anciens.
Il faudrait aller la rencontrer.
L’écouter.
Recueillir son témoignage.
Photographier les lieux.
Interroger celles qui l’ont connue.
Retrouver les anciennes commerçantes.
Rechercher les archives.
Et reconstituer, avec rigueur et respect, l’histoire de Poto-Poto.
Car les grandes histoires d’une ville ne sont pas seulement écrites dans les bureaux des administrations.
Elles sont aussi écrites dans les marchés, dans les quartiers, dans les cuisines, sous les manguiers et dans la sueur des femmes qui travaillent.
Un héritage pour la jeunesse
L’histoire de Mme Ambogo Simone dépasse largement celle d’un marché.
Elle porte un message.
À notre jeunesse, elle dit :
N’attendez pas d’avoir beaucoup pour commencer.
Commencez avec ce que vous avez.
Si vous avez peu de farine, faites quelques gâteaux.
Si vous avez quelques produits, vendez-les.
Si vous avez une idée, osez-la.
Si vous rencontrez des difficultés, ne renoncez pas.
Car personne ne sait jamais jusqu’où peut aller une petite initiative lorsqu’elle est portée par une grande détermination.
Ambogo Simone n’avait peut-être pas imaginé que ses premiers gâteaux vendus sous un manguier conduiraient un jour à la naissance d’un marché devenu emblématique de Franceville.
Elle ne savait probablement pas que des décennies plus tard, des générations de femmes travailleraient dans ce lieu.
Elle savait simplement une chose :
il fallait travailler pour faire vivre sa famille.
Et c’est parfois ainsi que commencent les grandes histoires.
Merci, Maman Ambogo
Aujourd’hui, alors que Mme Ambogo Simone se prépare à franchir le cap symbolique des 100 ans, Franceville devrait se souvenir.
Le marché Poto-Poto devrait se souvenir.
Les femmes commerçantes devraient se souvenir.
Les autorités devraient se souvenir.
Et nous tous, nous devrions nous souvenir.
Parce qu’avant le marché, il y eut les femmes.
Avant les étals, il y eut les paniers.
Avant les paniers, il y eut les routes.
Et avant tout cela, il y eut une volonté.
Une femme.
Un manguier.
Quelques ingrédients.
Et un rêve qui ne disait pas encore son nom.
Cette femme s’appelait Ambogo Simone.
À près de 100 ans, elle n’a peut-être plus la force de marcher dans les allées de Poto-Poto.
Mais chaque fois qu’une femme y ouvre son étal au petit matin, chaque fois qu’une commerçante vend son Nkumu, chaque fois qu’une mère rentre chez elle avec quelques revenus gagnés honnêtement, une petite partie de l’héritage d’Ambogo Simone continue de vivre.
Poto-Poto n’est donc pas seulement un marché.
C’est aussi un monument vivant au courage des femmes.
Et quelque part, sous un vieux manguier de la mémoire de Franceville, il y a encore une jeune femme qui prépare ses premiers gâteaux.
Elle ne le sait pas encore.
Mais elle vient peut-être de commencer à écrire l’histoire.
Merci, Mme Ambogo Simone.
Merci pour le courage.
Merci pour l’exemple.
Merci pour la persévérance.
Merci pour l’héritage.
Que votre nom ne soit jamais oublié.
J J L






