Discours sur l’état de la Nation : quand la critique du fond rejoint celle de la forme

16 juin 20260
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Le discours sur l’état de la Nation prononcé le 15 juin devant le Parlement réuni en Congrès continue de susciter des réactions. Parmi elles, celle de Michel Ongoundou Loundah se distingue par sa virulence, mais surtout par la nature de sa critique. Car au-delà du désaccord politique classique entre opposition et pouvoir, le président de REAGIR ne s’attaque pas seulement au contenu du discours présidentiel. Il remet en cause sa conception même, son architecture intellectuelle et ce qu’elle révèle du fonctionnement du sommet de l’État.

Dès les premières lignes de sa tribune intitulée « Qui a écrit ce discours ? », le ton est donné. L’ancien sénateur de la Transition décrit un texte « simultanément long, confus, répétitif, maladroit, contradictoire et techniquement inachevé  ». Une appréciation sévère qui dépasse la simple polémique pour poser une question rarement formulée aussi frontalement : celle de la qualité du travail politique et administratif produit au plus haut niveau de l’État.

Un discours sans colonne vertébrale

L’un des principaux reproches formulés porte sur l’absence de cohérence d’ensemble. Selon Michel Ongoundou Loundah, le discours ressemble davantage à « une compilation de notes ministérielles qu’à une véritable adresse à la Nation  ». Il souligne que l’on passe « sans transition de la diplomatie au chômage, du pétrole à la CNAMGS, du transport ferroviaire à la pêche artisanale  », donnant l’impression d’un document élaboré par empilement successif de contributions bureaucratiques plutôt que par une réflexion stratégique structurée.

Cette critique n’est pas anodine. Dans tous les régimes présidentiels modernes, le discours sur l’état de la Nation est censé constituer le moment privilégié où le chef de l’État expose une vision, hiérarchise les priorités et trace une direction politique. Or la tribune suggère qu’ici l’inventaire aurait pris le pas sur la vision.

Les coulisses dévoilées d’une communication défaillante

Mais c’est sans doute sur le terrain de la communication présidentielle que la charge est la plus redoutable. L’auteur relève la présence, dans la version du texte qui a circulé, de mentions telles que « Émotion : empathie », « Émotion : sourire  » ou encore « Émotion : détente ». Plus embarrassant encore, plusieurs passages identifiés comme « Hors discours » ont été conservés dans la version finale. Pour Michel Ongoundou Loundah, cette négligence est révélatrice d’un amateurisme préoccupant. Il écrit : « Le lecteur accède ainsi aux coulisses du texte.

Il découvre les commentaires destinés à l’orateur, les arguments de secours, les développements complémentaires, les explications internes et parfois même les hésitations du rédacteur. Pathétique !  ». La formule est dure. Mais elle touche un point sensible, celui de la crédibilité de la parole présidentielle. Lorsqu’un discours censé incarner la parole officielle de l’État laisse apparaître ses annotations internes, c’est toute la chaîne de préparation qui se retrouve exposée.

Trois ans après le coup d’État, l’argument de l’héritage s’essouffle

Sur le fond, la tribune s’attaque à ce qu’elle considère comme le principal mécanisme de justification du régime. Michel Ongoundou Loundah résume la logique du discours par une série de formules ironiques : « L’eau manque ? Faute à l’ancien régime. L’électricité manque ? Faute à l’ancien régime. La CNAMGS vacille ? Faute à l’ancien régime. Le chômage demeure élevé ? Faute à l’ancien régime. » Selon lui, trois ans après le coup d’État du 30 août 2023 et plus d’un an après l’élection présidentielle de 2025, l’argument de l’héritage ne peut plus constituer l’explication unique des difficultés du pays.

Cette observation rejoint d’ailleurs une interrogation de plus en plus présente dans l’opinion : à partir de quel moment un pouvoir cesse-t-il d’être comptable des erreurs de ses prédécesseurs pour devenir pleinement responsable de ses propres résultats ? La tribune formule cette attente de manière simple : « Le citoyen ne demande plus ce qui a été trouvé en août 2023. Il veut savoir et surtout voir ce qui a été fait depuis. »

L’ombre persistante de l’opacité

L’autre axe majeur de la critique concerne les chiffres. L’auteur ne nie pas la multiplication des annonces. Au contraire. Il reproche précisément au discours d’être saturé de montants, de milliards et de projets tout en restant silencieux sur leur évaluation réelle. Combien d’emplois créés ? Combien de kilomètres de routes livrés ? Combien de mégawatts effectivement disponibles ? Combien de vies sauvées grâce aux réformes sanitaires ? Pour lui, le régime demeure enfermé dans une culture de l’annonce plus que du résultat.

La formule est particulièrement incisive : « Il proclame les succès mais demeure évasif sur les coûts. Il célèbre les réalisations mais reste remarquablement silencieux sur leur financement. » Cette accusation d’opacité financière constitue aujourd’hui l’un des principaux angles d’attaque de l’opposition à l’égard des autorités.

Le paradoxe des contre-pouvoirs

La partie la plus politique de la tribune est sans doute celle consacrée aux institutions. Michel Ongoundou Loundah relève ce qu’il considère comme une contradiction majeure : le président affirme que le Parlement dispose désormais de pouvoirs renforcés tout en s’exprimant devant une assemblée qui ne peut ni débattre, ni voter, ni répondre. La formule résume cette critique : « Le Parlement écoute. Le Parlement applaudit.

Le Parlement se tait. » Puis vient ce qu’il considère comme le paradoxe central de la Ve République gabonaise. Alors que le chef de l’État dénonce l’absence passée de contre-pouvoirs, il exerce simultanément des prérogatives exceptionnellement étendues : chef de l’État, chef du gouvernement, chef suprême des armées, président du Conseil supérieur de la magistrature, grand maître des ordres nationaux et détenteur du pouvoir de déchéance de nationalité.

Ce que l’auteur résume en une phrase : « Celui qui déplore aujourd’hui les excès d’un système sans contre-pouvoirs est, lui-même, le principal bénéficiaire de l’hyperprésidentialisme consacré par sa Constitution.  » Au-delà de la formule polémique, la question soulevée est fondamentale : la Ve République gabonaise a-t-elle réellement renforcé les mécanismes de contrôle du pouvoir exécutif ou a-t-elle consacré leur concentration ?

Une conclusion qui interroge la nature du régime

Enfin, Michel Ongoundou Loundah s’arrête longuement sur la conclusion du discours présidentiel, marquée par plusieurs invocations religieuses. Il y voit un décalage avec le caractère laïque de la République et s’interroge surtout sur la formule demandant à Dieu de bénir « l’armée, la jeunesse et les institutions  ».

Pourquoi distinguer l’armée des institutions alors qu’elle en constitue elle-même une ? L’auteur y décèle un possible révélateur de la philosophie politique du régime : « Dans une démocratie classique, l’armée est une institution parmi d’autres. Dans un régime issu d’un coup d’État militaire, la tentation existe parfois de la considérer comme quelque chose de plus.  » Cette remarque constitue probablement le cœur idéologique de sa tribune. Derrière la critique du discours apparaît une interrogation plus large sur la nature du pouvoir mis en place depuis le 30 août 2023.

Au-delà du discours, un diagnostic sur l’État

En définitive, la force de cette tribune réside peut-être moins dans la dénonciation du contenu du discours que dans le diagnostic qu’elle porte sur le fonctionnement du pouvoir. La conclusion de Michel Ongoundou Loundah résume cette idée : «  Le Président était venu nous parler de l’état de la Nation. Il aura surtout révélé, malgré lui, l’état préoccupant de la communication et de la réflexion au sommet de l’État. »

Qu’on partage ou non ce jugement, la formule frappe parce qu’elle déplace le débat. Elle ne porte plus seulement sur les promesses gouvernementales ou les réalisations du régime. Elle questionne la capacité même du pouvoir à produire une vision cohérente, à rendre des comptes avec rigueur et à convaincre autrement que par l’accumulation d’annonces.

Et c’est peut-être là la critique la plus redoutable. Car un gouvernement peut toujours promettre davantage. Il est beaucoup plus difficile de dissiper le doute lorsqu’il commence à s’installer sur sa capacité à penser et à expliquer son propre bilan.

RDB

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