Subvention du carburant : pourquoi les plus pauvres paient-ils pour que les plus riches soient subventionnés ?

9 août 20260
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Subvention du carburant : L’Honorable Justine Judith Lekogo s’interroge sur la subvention du carburant. Légitimement elle se questionne et voudrait savoir pourquoi les plus pauvres paient-ils pour que les plus riches soient subventionnés ? Elle poursuit son questionnement : qui mérite quoi ?

Madame la Députée, le débat sur le maintien ou non des subventions sur le carburant revient aujourd’hui au premier plan. Quelle est votre position ?

Ma position est très simple : je suis pour la protection des populations, mais je suis contre une subvention qui n’est pas ciblée. Il faut revenir à l’esprit même de la subvention.

Au départ, la subvention devait permettre à l’État de protéger le pouvoir d’achat des populations, notamment les ménages les plus vulnérables, ceux pour qui une augmentation du prix du carburant peut avoir des conséquences très lourdes sur leur vie quotidienne.

Mais au fil du temps, nous avons laissé cette subvention devenir une subvention générale. Aujourd’hui, elle bénéficie à tout le monde.

Elle bénéficie au ménage modeste, mais elle bénéficie aussi à celui qui possède plusieurs véhicules, aux gros véhicules, aux personnes qui ont des revenus importants, aux investisseurs, aux hauts responsables, aux parlementaires, aux ministres et à tous ceux qui, objectivement, n’ont pas besoin que l’État subventionne leur consommation de carburant. Et c’est là que se trouve le véritable problème.

Vous dites donc que la subvention actuelle n’est plus suffisamment sociale ?

Exactement.

Et je veux que les Gabonais comprennent bien une chose : je ne suis pas en train de condamner le principe de la subvention. Je questionne sa destination.

Une subvention publique, c’est l’argent de l’État. Et l’argent de l’État, c’est l’argent du contribuable. La vraie question doit donc être : Qui mérite cette subvention ? Qui en a réellement besoin ? Et qui peut parfaitement payer le prix réel de son carburant ? Aujourd’hui, nous sommes tous logés à la même enseigne.

Le Gabonais qui vit avec des revenus modestes et celui qui dispose de plusieurs véhicules bénéficient du même mécanisme. Ce n’est pas cela, la justice sociale. La justice sociale consiste à concentrer l’effort public sur ceux qui en ont le plus besoin.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Je pense qu’il faut avoir le courage de regarder la réalité en face. Cela relève en grande partie d’un déficit de ciblage et de travail administratif. Parce que pour cibler une subvention, il faut recenser, identifier, croiser les données, connaître les revenus, connaître les véhicules, connaître les opérateurs, connaître les besoins et mettre en place des mécanismes de contrôle.

Cela demande du travail. Et cela fait longtemps que cette question est posée au Gabon. Je peux en parler avec une certaine connaissance du sujet parce que, bien avant d’être députée, lorsque j’étais chargée d’études au ministère de l’Économie, cette problématique existait déjà.

J’ai ensuite travaillé comme conseillère et connu les organismes internationaux. Et aujourd’hui encore, nous sommes en train de parler de la même chose. À un moment donné, il faut arrêter de parler et commencer à agir.

Vous avez justement proposé une solution au Gouvernement. De quoi s’agit-il ?

J’ai élaboré un projet de Système national de tarification pétrolière différenciée, avec une Carte de Tarification Pétrolière Différenciée, la CTPD. L’objectif n’est pas de supprimer brutalement les subventions. L’objectif est de passer progressivement d’une subvention générale à une protection ciblée.

Le principe est simple : ceux qui doivent être protégés continuent à bénéficier d’un tarif réduit ; ceux qui n’ont pas besoin de cette protection paient progressivement le prix normal.

Mon projet prévoit notamment une protection renforcée pour les populations vulnérables et rurales, les transports collectifs, le transport des biens essentiels et certains ménages modestes.

Pourquoi dites-vous que cette réforme est urgente ?

Parce que chaque année où nous maintenons une subvention générale, nous continuons à dépenser de l’argent public pour des personnes qui n’ont pas nécessairement besoin d’être aidées.

Et cela coûte très cher à l’État.

Mon document de travail montre notamment que, sur la base des données utilisées pour la simulation, le rythme de la dépense pouvait conduire à une annualisation supérieure à l’enveloppe initialement annoncée. Mais je précise bien que ces chiffres doivent être certifiés par les administrations compétentes.

Ce que je veux surtout dire, c’est ceci : lorsqu’un État dépense des dizaines de milliards pour subventionner indistinctement le carburant, chaque franc qui va à quelqu’un qui n’en a pas besoin est un franc qui ne va pas à quelqu’un qui en a besoin.

C’est cela qu’il faut regarder.

Votre discours pourrait être perçu comme une critique des personnes qui bénéficient actuellement de la subvention.

Non. Je ne demande à personne de culpabiliser parce qu’il bénéficie aujourd’hui d’un système qui existe. Je demande simplement que nous ayons le courage de reconnaître que le système doit évoluer.

Si un parlementaire, un ministre, un haut fonctionnaire, un investisseur ou une personne qui dispose de moyens importants peut payer le prix réel de son carburant, pourquoi l’État devrait-il utiliser l’argent du contribuable pour réduire sa facture ?

Pendant ce temps, il y a des familles qui ont besoin de cette protection pour se déplacer, travailler, produire ou simplement vivre. Le sujet n’est donc pas de savoir qui profite aujourd’hui du système. Le sujet est de savoir si ce système est juste. Et ma réponse est : il peut être beaucoup plus juste.

Vous avez transmis votre rapport à plusieurs autorités. Où en êtes-vous aujourd’hui ?

J’ai transmis ce travail au ministère de l’Économie et des Finances, au ministère des Transports, au ministère des Hydrocarbures et également à la Présidence de la République. Je ne sais pas si le Président de la République lui-même a eu le document entre les mains. Et c’est justement une difficulté que nous devons regarder en face.

Parce que parfois, en tant que parlementaire, nous travaillons, nous produisons des propositions, nous déposons des documents auprès de l’administration… mais nous ne savons pas toujours si ces documents arrivent véritablement jusqu’à leur destination finale. Il ne faut pas que les propositions restent dans les tiroirs.

Vous interpellez donc directement l’administration ?

Oui. Et je le fais avec beaucoup de respect, mais aussi avec beaucoup de fermeté. L’administration doit faire son travail. Si nous voulons cibler la subvention, il faut faire le recensement. Si nous voulons savoir qui doit bénéficier du tarif réduit, il faut construire les fichiers. Si nous voulons éviter la fraude, il faut croiser les données. Si nous voulons protéger les transporteurs, il faut les formaliser et les contrôler. Si nous voulons protéger les ménages vulnérables, il faut être capable de les identifier.

Tout cela est prévu dans mon projet. Le dispositif repose notamment sur le recensement, la formalisation, la traçabilité des transactions et le contrôle des bénéficiaires.

Donc oui, c’est compliqué. Mais gouverner, c’est aussi savoir traiter les problèmes complexes.

Est-ce que d’autres pays ont déjà expérimenté ce type d’approche ?

Il existe effectivement des expériences internationales de réforme des subventions et de ciblage des populations bénéficiaires. C’est justement ce que nous devons regarder avec intelligence. Nous n’avons pas besoin de copier mécaniquement un autre pays.

Mais nous pouvons étudier ce qui a été fait ailleurs, notamment dans des pays producteurs de pétrole, et voir comment certains ont cherché à mieux cibler les mécanismes de soutien.

Le Gabon doit avoir sa propre solution, adaptée à sa réalité économique, sociale et administrative.

Mais nous ne devons pas avoir peur de regarder ce qui fonctionne ailleurs.

Est-ce donc une question économique ou une question politique ?

C’est les deux. Il y a une dimension économique, parce que la subvention pèse sur les finances publiques. Il y a une dimension sociale, parce qu’il faut protéger les populations vulnérables. Mais il y a surtout une dimension politique. Parce qu’à un moment donné, ceux qui sont au centre de la décision doivent faire un choix.

Est-ce que nous voulons continuer à subventionner tout le monde parce que c’est plus facile politiquement ?

Ou bien voulons-nous avoir le courage de mettre en place un système plus juste, même s’il demande davantage de travail ? C’est là que se trouve le véritable choix politique.

Vous pensez donc que le maintien des subventions peut parfois être une forme de facilité politique ?


Je le dis avec prudence, mais oui, le risque existe. Parce que supprimer ou réformer une subvention générale est difficile. Mais ne rien faire a aussi un coût. Et parfois, l’inaction politique est beaucoup plus coûteuse que la réforme.

Ce qui serait dangereux, ce serait de faire semblant de protéger les plus pauvres alors que l’essentiel de l’effort budgétaire bénéficie également à des populations qui n’ont pas besoin de cette protection. Nous devons avoir le courage de dire la vérité.

Quel message adressez-vous précisément aux populations les plus pauvres ?

Je veux leur dire : cette question vous concerne directement. Parce que normalement, c’est vous qui devez être au cœur de la politique de subvention. Lorsque l’État dépense des dizaines de milliards pour réduire le prix du carburant, nous devons nous demander : Combien de cette dépense vous revient réellement ? Et combien bénéficie à ceux qui peuvent payer sans difficulté ? C’est votre argent. C’est votre État. C’est votre protection sociale. Vous devez donc demander que la subvention soit ciblée, transparente et juste. Vous ne devez pas seulement demander le maintien d’une subvention. Vous devez demander : « Est-ce que cette subvention me protège réellement, moi qui en ai besoin ? »

Et que proposez-vous concrètement pour éviter un choc sur les populations ?

Une réforme progressive. Pas une suppression brutale. Il faut d’abord auditer les chiffres, identifier les bénéficiaires, faire le recensement, tester le dispositif et mesurer ses conséquences.

Mon projet prévoit justement une phase pilote avant toute généralisation et conditionne tout ajustement national à la réussite technique et sociale de cette expérimentation.

Nous devons protéger les populations pendant la transition.

Et si le Gouvernement vous demandait : « Quelle est votre priorité ? »

Ma priorité serait de répondre : Ciblons d’abord. Avant de parler de suppression, parlons d’identification. Avant de parler de prix, parlons de justice. Avant de demander des sacrifices aux populations, regardons d’abord si nous utilisons correctement l’argent public.

Et surtout, faisons le travail administratif qui permet de savoir qui mérite quoi.

Quel est votre message aux décideurs ?

Je leur dis ceci :

Le rapport est sur la table. Je l’ai transmis à plusieurs départements ministériels et à la Présidence de la République. Il ne s’agit pas de dire que mon document est parfait ou qu’il doit être appliqué tel quel. Il doit être étudié, audité, corrigé, enrichi par les administrations et les experts. Mais il faut travailler dessus. Parce que cette question ne date pas d’aujourd’hui. Nous en parlons depuis des années. Et pendant que nous en parlons, l’État continue de payer.

Alors je pose simplement cette question : Combien de temps allons-nous encore attendre avant de décider que la subvention doit aller à celui qui en a besoin, et non à celui qui peut parfaitement s’en passer ?

Je ne suis pas pour la suppression de la protection de l’État. Je suis pour une protection juste. Je ne suis pas contre la subvention. Je suis contre une subvention qui profite indistinctement à ceux qui en ont besoin et à ceux qui n’en ont pas besoin. Et surtout, je veux que nous ayons le courage de faire ce que nous savons devoir faire :
identifier, cibler, contrôler et protéger. Parce qu’au fond, la question est très simple :

Qui Mérite Quoi ?

Et cette réponse, l’État doit être capable de la donner.

Propos recueillis par MTM

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