Réformes curriculaires : que vaut vraiment l’approche par compétences après vingt ans d’expérimentation au primaire ?
Tandis que s’amorce le troisième trimestre scolaire, période décisive qui précède les examens nationaux, et qu’approche l’investiture du président élu, Brice Clotaire Oligui Nguema, ouvrant les portes de la Cinquième République, il est urgent de s’interroger sur l’une des réformes éducatives les plus structurantes de ces vingt dernières années : l’Approche par Compétences (APC).
Adoptée dans le primaire au début des années 2000, l’APC visait à moderniser l’enseignement fondamental gabonais, en rompant avec l’enseignement frontal, centré sur le maître et la restitution de connaissances, pour promouvoir des apprentissages contextualisés, fonctionnels et durables. Ce tournant pédagogique s’est voulu ambitieux, aligné sur les standards internationaux d’une éducation de qualité. Mais qu’en reste-t-il aujourd’hui ?
Vingt ans après son déploiement, l’APC dans le primaire n’a toujours pas fait l’objet d’une évaluation nationale sérieuse. Aucune instance n’a pris la peine de dresser un bilan critique de son efficacité, de son appropriation par les enseignants, ni de son impact réel sur les apprentissages. Cette absence d’évaluation interroge la gouvernance des réformes éducatives dans notre pays : comment piloter sans mesurer ? Comment décider sans données ?
Le terrain éducatif, lui, parle. Il dit l’épuisement des enseignants face à des prescriptions floues, le bricolage pédagogique faute de formations continues, l’inégale application de l’APC d’une école à l’autre, et la persistance des pratiques d’enseignement centrées sur le savoir plutôt que sur la compétence. Il dit aussi l’isolement de nombreux directeurs et inspecteurs, confrontés à l’injonction du changement sans accompagnement véritable.
Pendant ce temps, l’APC est en train d’être étendue au secondaire, à travers des lycées pilotes et un nouveau référentiel de formation. Mais cette extension s’opère sans retour structuré sur l’expérience du cycle fondamental , pourtant riche en enseignements, en réussites comme en limites. On avance, mais sans rétroviseur.
Ce silence autour de l’APC dans le primaire est un impensé politique . Il est temps d’y mettre fin. Dans le contexte d’une nouvelle République qui se veut plus juste, plus rigoureuse et plus soucieuse de l’intérêt général, une évaluation nationale de la mise en œuvre de l’APC s’impose comme un acte de responsabilité. Elle permettrait d’objectiver les forces et faiblesses de cette réforme, d’ajuster ses outils, de renforcer la formation des enseignants, et surtout, de redonner du sens à l’acte d’enseigner.
L’école ne peut pas être le théâtre d’expérimentations successives sans mémoire ni mémoire critique. Le droit à une éducation de qualité pour tous passe par un pilotage éclairé, un dialogue permanent entre décideurs et praticiens, et une culture de l’évaluation à tous les niveaux.
Au moment où le pays se projette vers un nouvel avenir politique, il est impératif de réconcilier discours et réalités , pédagogie et terrain, réforme et évaluation. L’APC, comme toute innovation pédagogique, mérite mieux que l’oubli : elle mérite un regard lucide, un diagnostic honnête, et un accompagnement solide.
C’est à cette condition qu’elle pourra réellement tenir ses promesses : former des citoyens compétents, critiques, autonomes, et porteurs d’une République nouvelle.
Par Eugène Boris ELIBIYO,
Planificateur des Systèmes Educatifs,
Citoyen Gabonais et Observateur de la vie publique du pays.






