Mbanié : Les Gabonais attendent des explications

29 juillet 20260
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Pendant près d’un demi-siècle, le différend territorial opposant le Gabon à la Guinée équatoriale a mobilisé des générations de responsables politiques, de diplomates, de juristes, de cartographes et d’experts en droit international. Il a donné lieu à d’innombrables négociations, à des recherches historiques approfondies et, finalement, à une procédure devant la Cour internationale de Justice.

Cette seule durée suffit à mesurer l’importance exceptionnelle de l’enjeu. Aucun État ne consacre autant de temps, d’énergie, de compétences et de ressources à un dossier secondaire. Si cette affaire a traversé près de cinquante années de notre histoire, c’est parce qu’elle touchait à l’un des attributs les plus essentiels de la souveraineté nationale : l’intégrité territoriale.

Un territoire n’est pas une simple portion de terre délimitée par des frontières. Il est une part de l’histoire d’un peuple, le support de sa souveraineté, le cadre de son développement économique et l’héritage qu’il transmet aux générations futures. Il porte l’âme et la mémoire des générations qui nous ont précédés autant que les espérances de celles qui nous succéderont.

Aucun dirigeant n’en est propriétaire. Aucun gouvernement n’en dispose à sa convenance. Le territoire appartient à la Nation tout entière. Ceux qui exercent le pouvoir n’en sont que les dépositaires temporaires. C’est pourquoi le dossier Mbanié ne peut être considéré comme définitivement clos au seul motif qu’une décision de justice internationale a été rendue ou qu’un accord de mise en œuvre a été signé.

L’application d’une décision de justice constitue naturellement une obligation pour tout État de droit. En revanche, analyser la manière dont ce contentieux a été conduit, comprendre les choix qui ont été opérés et évaluer leurs conséquences relèvent pleinement du débat démocratique. Plus les enjeux sont importants, plus le devoir d’explication est élevé.

C’est précisément pour cette raison qu’un véritable débat national nous paraît indispensable. Non pour rouvrir artificiellement un contentieux juridiquement tranché. Non pour alimenter une polémique stérile. Mais parce qu’une Nation qui refuse d’examiner lucidement l’un des épisodes les plus importants de son histoire diplomatique prend le risque de ne rien apprendre de sa propre expérience.

Une affaire d’État, pas un simple différend frontalier

Réduire l’affaire Mbanié à quelques îlots perdus dans le golfe de Guinée serait une profonde erreur d’appréciation. Ce dossier concernait bien davantage que la souveraineté sur trois îles. Il touchait aux frontières maritimes, aux espaces de pêche, aux ressources énergétiques potentielles, à la sécurité des approches maritimes, aux équilibres géopolitiques du golfe de Guinée et, plus largement, à la place du Gabon dans son environnement régional.

Et c’est justement parce que ces enjeux étaient majeurs que l’État gabonais a accepté de consacrer, pendant près d’un demi-siècle, des moyens humains, techniques, diplomatiques, juridiques et financiers exceptionnels à la défense de sa position. Un tel engagement crée aujourd’hui une exigence de transparence.

Les Gabonais sont en droit de comprendre comment cette procédure a été conduite, quels arguments ont été développés, quelles difficultés ont été rencontrées, quels arbitrages ont été opérés, quelles leçons doivent être tirées et quelles conséquences cette décision produira durablement sur les intérêts de notre pays.

Le silence ne saurait tenir lieu d’explication lorsqu’il est question d’un dossier ayant mobilisé autant de ressources publiques et engageant aussi profondément l’avenir de la Nation.

L’illusion entretenue

Dans une démocratie, les citoyens ne demandent pas aux pouvoirs publics de leur promettre une victoire. Ils attendent d’eux qu’ils leur présentent les faits avec rigueur, qu’ils exposent les enjeux avec honnêteté et qu’ils les préparent à toutes les éventualités. La confiance des citoyens ne se construit pas sur des certitudes proclamées, mais sur une information complète, équilibrée et sincère.

Or, au lieu d’éclairer le débat public, une partie de la classe politique et plusieurs médias ont progressivement installé un récit présenté comme une certitude. Le message était simple : si le Gabon perdait les îles Mbanié, Cocotiers et Conga, il récupérerait en contrepartie d’importantes portions du territoire continental de la Guinée équatoriale, notamment autour des villes de Mongomo et d’Ebebiyin.

Cette affirmation ne s’est pas limitée aux conversations privées ou aux réseaux sociaux. Elle a été relayée jusque dans les colonnes du quotidien national L’Union. Dans son édition du 20 mai 2025, par exemple, le journal écrivait : « les villes d’Ebebiyin et Mongomo devraient revenir à la République gabonaise ». Reproduisant ensuite un communiqué officiel, il affirmait également que « plusieurs territoires actuellement équato-guinéens autour des villes d’Ebebiyin et Mongomo deviendront gabonais ». Quelques jours plus tard, il évoquait encore les territoires que Malabo « pourrait perdre ».

Sur une question aussi fondamentale, une telle légèreté ne peut qu’interroger. Les Gabonais n’avaient pas besoin qu’on leur présente comme acquises des hypothèses qui demeuraient juridiquement discutées. Ils avaient droit à la vérité. Toute la vérité. Les arguments du Gabon. Ceux de la Guinée équatoriale.

Les forces de notre dossier. Ses fragilités. Les risques encourus. Les différents scénarios possibles et leurs conséquences. Il fallait faire confiance à l’intelligence des Gabonais.

Une opinion publique correctement informée est toujours mieux préparée à accepter une décision, quelle qu’elle soit, qu’une opinion entretenue dans des certitudes nourries par la manipulation et le populisme. La pédagogie n’affaiblit jamais un État, elle renforce au contraire la crédibilité de sa parole.

Au lieu de cela, le débat public a été remplacé par un narratif biaisé. Les analyses contradictoires ont été marginalisées. L’opinion publique a été privée de la discussion nationale qu’exigeait pourtant l’un des dossiers les plus sensibles de notre histoire contemporaine.

Aujourd’hui encore, de nombreuses interrogations demeurent sans réponse. Quels ont été les principaux arguments développés par les deux États ? Quels éléments ont convaincu la Cour ? Quels enseignements le Gabon tire-t-il de cette procédure ? Quelles seront, à moyen et à long terme, les conséquences de cette décision sur nos intérêts stratégiques ? Ces questions ne remettent nullement en cause l’autorité de la décision rendue. Elles relèvent simplement du droit des citoyens à comprendre une affaire qui engage durablement l’avenir de leur pays.

Car une décision de justice met fin à un contentieux juridique, mais elle ne met jamais fin au devoir d’explication des responsables publics. Lorsqu’un litige concerne l’intégrité du territoire national, ce devoir de pédagogie et de transparence devient même une exigence démocratique.

Le territoire n’appartient à personne

Au-delà de la décision rendue par la Cour internationale de Justice, il nous appartient désormais de tirer toutes les leçons de cette expérience. La réponse ne doit et ne peut donc pas être le silence ou le mépris. Le territoire national n’appartient ni à un président de la République, ni à un gouvernement, ni à une majorité politique. Il n’appartient pas davantage à une génération. Il constitue un patrimoine commun, reçu de ceux qui nous ont précédés et que nous avons le devoir de transmettre, dans toute son intégrité, à ceux qui nous succéderont.

C’est pourquoi chaque décision touchant à l’intégrité du territoire national appelle une exigence particulière de responsabilité, de transparence et de reddition des comptes.
Pendant près d’un demi-siècle, l’État gabonais a consacré à cette affaire des ressources humaines, diplomatiques, techniques, juridiques et financières considérables.

Des gouvernements successifs ont mobilisé des diplomates, des historiens, des juristes, des cartographes, des experts et des administrations entières. Des missions ont été organisées, des recherches entreprises, des archives exploitées et des procédures internationales financées.

Tout cela représente un investissement considérable de la Nation. Cet investissement ne saurait être enseveli dans le silence ou relégué dans les archives administratives comme s’il s’agissait d’un dossier ordinaire. Il engage l’argent public, le travail de nombreux serviteurs de l’État et, surtout, un demi-siècle d’efforts consacrés à la défense des intérêts supérieurs du Gabon. Une telle mobilisation crée naturellement une obligation de rendre compte.

Les Gabonais sont en droit de connaître les moyens qui ont été engagés, les stratégies qui ont été retenues, les arguments qui ont été développés, les difficultés rencontrées, les arbitrages qui ont été opérés et les enseignements qui peuvent être tirés de cette longue procédure.

Il ne s’agit pas de rechercher des coupables à tout prix. Il ne s’agit pas davantage d’entretenir une polémique permanente. Il s’agit d’appliquer un principe élémentaire de bonne gouvernance : lorsqu’un État mobilise, pendant près de cinquante ans, des ressources publiques aussi importantes sur un dossier aussi stratégique, la Nation est en droit d’en connaître le bilan.

La reddition des comptes ne constitue pas une marque de défiance envers les institutions. Elle est au contraire l’une des conditions de leur crédibilité. Cette exigence prépare également l’avenir.

Le Gabon possède des frontières terrestres et maritimes avec plusieurs États. Personne ne peut affirmer qu’aucun différend frontalier ne surviendra jamais avec un voisin, qu’il s’agisse du Cameroun, du Congo — avec lequel notre frontière terrestre s’étend sur près de 2 000 kilomètres —, de São Tomé-et-Príncipe ou même, demain, de la Guinée équatoriale sur d’autres questions frontalières.

Une Nation responsable ne traverse jamais une telle épreuve sans en tirer tous les enseignements. Comprendre ce qui a fonctionné. Identifier ce qui aurait pu être mieux conduit. Préserver ce qui doit l’être. Corriger ce qui mérite de l’être. C’est ainsi que se construit une véritable culture d’État, une culture dans laquelle chaque expérience, heureuse ou malheureuse, devient une source d’apprentissage pour les générations de responsables qui se succéderont.

Le débat que nous appelons de nos vœux ne regarde donc pas seulement le passé. Il constitue un investissement pour l’avenir. Il participe au renforcement de nos institutions, à la consolidation de notre diplomatie et à une meilleure défense de nos intérêts nationaux.

Parce qu’au fond, l’enjeu dépasse largement les îles elles-mêmes. Il concerne la manière dont notre pays protège sa souveraineté, assume ses responsabilités, rend compte de son action et prépare les générations futures à défendre, avec davantage d’expérience et de discernement, les intérêts supérieurs de la Nation.

Michel ONGOUNDOU LOUNDAH

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