De l’autorité à la responsabilité : pour une République de la performance et des résultats
À chaque époque, certaines idées paraissent audacieuses, parfois même dérangeantes. Elles bousculent les habitudes, interrogent les certitudes et invitent les nations à repenser leur modèle de gouvernance. La récente proposition débattue en Argentine, qui viserait à suspendre la rémunération des plus hauts responsables de l’État tant que l’objectif de retour à l’équilibre budgétaire ne serait pas atteint, appartient à cette catégorie d’idées qui obligent au débat.
Au-delà de son caractère spectaculaire, cette proposition pose une question bien plus profonde : à qui incombe réellement le coût de l’échec des politiques publiques ?
Dans la plupart des démocraties, lorsque les objectifs ne sont pas atteints, lorsque les services publics se dégradent, lorsque les finances se détériorent ou que les réformes échouent, ce sont avant tout les citoyens qui en supportent les conséquences. Ils subissent l’insécurité, les lenteurs administratives, les difficultés d’accès aux soins, la dégradation des infrastructures, le chômage ou encore la baisse du pouvoir d’achat.
Or, dans toute organisation performante, une règle élémentaire prévaut : les responsabilités ne peuvent être dissociées des résultats.
Le secteur privé l’a compris depuis longtemps. Les dirigeants sont évalués au regard d’objectifs précis, mesurables et vérifiables. Leur rémunération, leur maintien à leur poste et parfois même leur réputation dépendent directement de leur capacité à produire des résultats. Pourquoi ce principe, largement admis dans l’économie moderne, susciterait-il autant de réticences lorsqu’il s’agit de la gestion de la chose publique ?
Le Gabon traverse une période déterminante de son histoire. Les attentes des populations sont immenses. Les réformes engagées nourrissent un espoir réel, mais elles appellent désormais une exigence supplémentaire : celle de la performance publique.
Cette exigence ne consiste pas à rechercher des coupables, encore moins à alimenter un discours de défiance envers les institutions. Elle consiste à consacrer un principe simple : plus la responsabilité est élevée, plus l’obligation de rendre compte doit être forte.
Notre pays gagnerait ainsi à ouvrir une réflexion nationale sur l’instauration d’une véritable culture de l’évaluation des performances publiques.
Il ne s’agirait pas nécessairement de supprimer intégralement les rémunérations des responsables politiques. Une telle mesure, appliquée sans discernement, pourrait produire des effets pervers ou créer des situations incompatibles avec le fonctionnement normal des institutions. En revanche, l’introduction d’une rémunération partiellement indexée sur des objectifs de performance constituerait une évolution majeure de notre gouvernance.
Chaque ministère, chaque administration stratégique, chaque entreprise publique pourrait être évalué sur la base d’indicateurs objectifs, publiés et contrôlés par une instance indépendante.
Le ministère chargé de la Sécurité pourrait être évalué sur l’évolution des statistiques de la criminalité, le taux d’élucidation des affaires, les délais d’intervention ou encore la perception de sécurité par les citoyens.
Le secteur de la Santé pourrait être mesuré à travers l’amélioration de l’accès aux soins, la disponibilité des médicaments essentiels, la réduction de la mortalité évitable et la qualité des infrastructures hospitalières.
L’Éducation nationale pourrait être appréciée au regard du taux de réussite aux examens, de la réduction du décrochage scolaire, de la qualité des apprentissages et de la disponibilité des enseignants.
Les administrations fiscales et douanières pourraient être évaluées sur l’efficacité du recouvrement, la lutte contre la fraude et la transparence budgétaire.
Les entreprises publiques devraient, quant à elles, rendre compte de leur rentabilité, de la qualité du service rendu aux usagers, de leur gouvernance et de leur contribution effective au développement national.
Une telle approche permettrait de passer progressivement d’une culture des moyens à une culture des résultats.
Cette évolution aurait également une portée symbolique considérable. Elle rappellerait que les fonctions publiques les plus élevées ne constituent pas des privilèges, mais des charges confiées temporairement par la Nation. Elles impliquent des devoirs, une exemplarité constante et une obligation de résultat.
Naturellement, toute réforme de cette nature devrait respecter les principes fondamentaux de l’État de droit. Les objectifs devraient être réalistes, transparents et adaptés aux responsabilités de chacun. Les résultats devraient être évalués par des organismes indépendants afin d’éviter toute instrumentalisation politique. Enfin, les crises exceptionnelles (catastrophes naturelles, conflits internationaux ou chocs économiques majeurs) devraient être prises en compte dans l’appréciation des performances.
Mais le principe mérite d’être débattu.
Le Gabon possède aujourd’hui une occasion historique de moderniser son administration en instaurant une gouvernance davantage fondée sur la responsabilité, la transparence et l’efficacité.
Les citoyens n’attendent pas seulement des promesses. Ils attendent des résultats.
Ils souhaitent que chaque franc investi produise un impact concret sur leur quotidien.
Ils aspirent à une administration plus rapide, à des écoles plus performantes, à des hôpitaux mieux équipés, à des routes entretenues, à une justice plus efficace et à une sécurité renforcée.
Cette aspiration est légitime.
Dans une République moderne, l’autorité ne peut plus être perçue comme un statut ; elle doit être comprise comme un engagement permanent envers la Nation.
Il appartient désormais aux plus hautes autorités de notre République d’ouvrir cette réflexion avec sérénité, sans populisme ni démagogie. Car la véritable grandeur d’un État ne se mesure pas uniquement à la qualité de ses institutions, mais à leur capacité à accepter d’être elles-mêmes soumises aux exigences qu’elles imposent aux citoyens.
Le jour où la performance deviendra le premier critère d’évaluation de l’action publique, le contrat de confiance entre l’État et les Gabonais franchira une étape décisive. Ce jour-là, la gouvernance ne sera plus seulement une question de pouvoir ; elle deviendra avant tout une question de responsabilité.
Tribune libre de Joachim MBATCHI PAMBOU
Président du Forum pour la Défense de la République (FDR)
Candidat à l’élection présidentielle d’août 2023






