Finances Publiques : l’exigence de transparence et de redevabilité au cœur du contrôle parlementaire

19 septembre 20260
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L’exigence de transparence et de redevabilité est au cœur du contrôle parlementaire. A ce propos, la Rédaction a eu un entretien avec l’Honorable Justine Judith Lekogo, députée de la Nation et membre de la Commission des Finances, sur les principaux enseignements du Conseil des ministres du 18 septembre 2026.

JOURNALISTE : Madame la Députée, le Conseil des ministres du 18 septembre a adopté plusieurs textes importants concernant notamment le ministère de l’Économie et des Finances. Quelle lecture faites-vous de ce communiqué en tant que parlementaire ?

Honorable Justine Judith Lekogo :

J’ai effectivement pris le temps de lire attentivement le communiqué du Conseil des ministres, particulièrement tout ce qui concerne le ministère de l’Économie, des Finances, de la Dette et des Participations.

En tant que députée de la Nation, membre de la Commission des Finances, mais aussi en tant qu’économiste, je regarde naturellement ces questions avec beaucoup d’attention.

Et ma première réaction est assez simple : il y a des avancées, il y a des orientations intéressantes, mais il y a aussi un certain nombre de questions qui devront être posées et documentées.

Je ne voudrais pas tirer des conclusions définitives à partir d’un communiqué du Conseil des ministres. Le communiqué donne des orientations et des chiffres. Le travail parlementaire, lui, consiste justement à aller plus loin : regarder les documents, comparer les prévisions aux réalisations, comprendre les écarts et demander des explications au Gouvernement.

JOURNALISTE : Parmi les éléments qui ont retenu votre attention, il y a notamment la loi de règlement 2025. Pourquoi est-elle importante ?

Honorable Justine Judith Lekogo :

La loi de règlement est un exercice extrêmement important pour le Parlement.

Quand nous votons un budget, nous autorisons le Gouvernement à mobiliser et à dépenser des ressources selon des objectifs déterminés. Avec la loi de règlement, nous revenons ensuite regarder ce qui a réellement été fait.

Et les chiffres de 2025 appellent effectivement notre attention.

Les recettes budgétaires étaient prévues à environ 2 996,5 milliards de FCFA, alors que les recouvrements ont été de 2 616,1 milliards, soit un taux d’exécution de 87,3 %.

Cela représente un écart d’environ 380 milliards de FCFA.

La question que nous devons poser est donc : pourquoi ?
Quelles recettes n’ont pas été réalisées ? Est-ce lié aux recettes fiscales ? Aux recettes douanières ? Aux recettes pétrolières ? Aux dividendes ? À d’autres recettes ?
Ce sont précisément les questions que le Parlement doit poser.

JOURNALISTE : Vous avez également relevé un problème concernant l’exécution des investissements. Que vous disent les chiffres ?

Honorable Justine Judith Lekogo :

C’est effectivement un des points qui m’interpellent.

Les dépenses d’investissement prévues étaient de 592,6 milliards de FCFA, pour une exécution de 435,2 milliards, soit 73,4 %.

Mais lorsqu’on entre dans le détail, on constate quelque chose de particulièrement intéressant : les investissements financés sur ressources propres ont été exécutés à 41,4 %, alors que ceux financés sur ressources extérieures sont annoncés à 147 %.

Ces chiffres méritent évidemment d’être expliqués.

Pourquoi avons-nous aussi peu exécuté les investissements sur nos propres ressources ?

Quels projets ont été reportés ? Quels crédits n’ont pas été consommés ? Quels engagements ont été pris ?

Et lorsqu’on voit une exécution supérieure à 100 % sur certaines ressources extérieures, il faut également comprendre exactement ce que recouvre ce chiffre.

Ce n’est pas une accusation. C’est une demande d’explication.

Le Parlement vote les crédits. Il doit donc pouvoir suivre leur utilisation.

JOURNALISTE : La dette semble également être un sujet central. Qu’est-ce qui vous interpelle ?

Honorable Justine Judith Lekogo :

C’est probablement l’un des sujets qui méritent le plus d’attention.

En 2025, les charges financières de la dette étaient prévues à 349,5 milliards de FCFA, mais elles ont atteint 504,4 milliards, soit 144,3 % d’exécution.
Nous avons donc une différence de près de 155 milliards de FCFA.

Cela nous oblige à poser des questions très précises.

Est-ce lié à l’évolution du niveau d’endettement ? Aux taux d’intérêt ? Au coût des nouveaux emprunts ? Au refinancement ? À la structure de notre dette intérieure et extérieure ?

Parce que derrière ces chiffres, il y a une réalité très concrète : plus le coût de la dette augmente, plus elle peut réduire les marges disponibles pour financer les politiques publiques.

C’est donc une question de soutenabilité budgétaire.

JOURNALISTE : Le projet de budget 2027 annoncé à 6 223,1 milliards de FCFA vous interpelle-t-il également ?

Honorable Justine Judith Lekogo :

Oui, mais là encore, il faut regarder au-delà du montant global.
On nous annonce un budget de 6 223,1 milliards de FCFA, contre 5 495,2 milliards dans la LFR 2026.
Mais ce qui m’intéresse, ce n’est pas seulement de savoir que le budget augmente.
Il faut regarder comment il est financé.

Les recettes de l’État sont annoncées à 3 291,7 milliards, tandis que les ressources de trésorerie et de financement atteindraient 2 931,4 milliards.

Cela signifie qu’une part importante de l’équilibre budgétaire repose sur des ressources de financement.

Donc, les questions parlementaires seront très concrètes :

Combien allons-nous emprunter ? À quel coût ? Pour financer quoi ? Sur quelle durée ? Et avec quels résultats attendus ?

JOURNALISTE : Justement, les charges financières de la dette augmenteraient encore en 2027. Est-ce préoccupant ?

Honorable Justine Judith Lekogo :

C’est un élément qui doit être regardé avec beaucoup de sérieux.

Les charges financières sont projetées à 667,3 milliards de FCFA en 2027, contre 487,6 milliards dans la projection révisée de 2026. C’est une hausse importante.
Et parallèlement, les amortissements de la dette sont annoncés à près de 1 880 milliards de FCFA.

Cela pose une question fondamentale : comment préserver notre capacité à investir tout en supportant le coût de notre dette ?
Nous avons besoin d’investir dans l’eau, l’électricité, les routes, la santé, l’éducation et les infrastructures. Mais nous devons aussi nous assurer que le financement de ces investissements reste soutenable pour les finances publiques.

JOURNALISTE : Les hypothèses de croissance retenues pour 2027 vous semblent-elles devoir faire l’objet d’un examen particulier ?

Honorable Justine Judith Lekogo :

Absolument.

Le Gouvernement table notamment sur une croissance de 4,5 %, une croissance hors pétrole de 4,6 %, une progression de la production pétrolière de 4,1 %, un prix du baril à 70 dollars, une hausse de la production de manganèse et le démarrage de la production de minerai de fer.

Ce sont les hypothèses sur lesquelles repose la construction du budget.
Notre rôle n’est pas de dire simplement : « nous sommes d’accord » ou « nous ne sommes pas d’accord ».

Notre rôle est de demander : que se passe-t-il si ces hypothèses ne se réalisent pas ?
Si le prix du pétrole est inférieur à 70 dollars ? Si la production pétrolière est inférieure aux prévisions ? Si le minerai de fer démarre plus tard que prévu ?

C’est cela, analyser le risque budgétaire.

Un budget crédible doit pouvoir nous montrer son scénario central, mais également sa capacité à résister aux différents chocs.

JOURNALISTE : Vous avez aussi relevé les nouvelles dispositions concernant les exonérations fiscales et douanières. Pourquoi est-ce important ?

Honorable Justine Judith Lekogo :

C’est un sujet qui m’intéresse particulièrement.

Le projet prévoit notamment un encadrement plus strict des avantages fiscaux et douaniers, avec des mécanismes concernant les minima d’imposition, le cumul des avantages, l’évaluation des contreparties et les clauses de stabilité fiscale.

Je considère que c’est une orientation qui mérite d’être examinée sérieusement.
Mais la question essentielle sera celle de l’évaluation. Nous devons savoir combien les exonérations fiscales et douanières coûtent réellement à l’État. Et surtout, ce que nous obtenons en contrepartie.

Combien d’emplois ont été créés ? Quels investissements ont été réalisés ? Quelle production ? Quelle transformation locale ? Quelle contribution à l’économie nationale ?

Parce qu’une exonération n’est pas simplement une faveur fiscale. C’est aussi une dépense fiscale, donc un manque à gagner pour l’État.

Il faut donc pouvoir mesurer son coût et ses résultats.

JOURNALISTE : Le communiqué évoque également la conversion d’une créance fiscale d’Agro-Business Group en prise de participation de l’État. Quelle est votre réaction ?

Honorable Justine Judith Lekogo :

Je pense que cette opération devra être regardée avec beaucoup d’attention par le Parlement.

Le fait qu’une opération soit présentée comme neutre sur le solde budgétaire ou sur le besoin de financement ne dispense pas d’une analyse économique.

Nous devons comprendre la valeur de la créance, la méthode utilisée pour valoriser la participation de l’État, les droits attachés à cette participation et le rendement que l’État peut éventuellement en attendre.
Encore une fois, il ne s’agit pas de contester par principe. Il s’agit de demander de la transparence et de la traçabilité.

JOURNALISTE : Il y a également ce nouvel emprunt auprès de la BIRD, d’environ 85 milliards de FCFA. Comment l’analysez-vous ?

Honorable Justine Judith Lekogo :

Le financement annoncé porte notamment sur l’eau potable, l’assainissement, l’électricité et l’amélioration des performances de la SEEG. Ce sont des secteurs qui touchent directement la vie quotidienne des Gabonais. Mais lorsqu’un Parlement autorise un emprunt, il doit également regarder les résultats attendus.

Combien de ménages supplémentaires seront raccordés ?
Combien de kilomètres de réseaux seront construits ou réhabilités ?
Quelles zones rurales seront concernées ?
Quels indicateurs permettront de mesurer l’amélioration de la qualité et de la continuité du service ?
Et surtout, quel sera le coût réel de cet emprunt pour l’État sur toute sa durée ?

Emprunter peut permettre d’investir. Mais emprunter suppose aussi de savoir précisément ce que l’on finance et comment on remboursera.

JOURNALISTE : Vous êtes économiste, vous avez également une expérience du FMI et vous avez longtemps travaillé sur ces questions. Votre regard est-il différent aujourd’hui, en tant que parlementaire ?

Honorable Justine Judith Lekogo :

Mon regard d’économiste reste évidemment présent, mais aujourd’hui je regarde ces questions avec une responsabilité supplémentaire : celle de parlementaire.
L’économiste analyse les chiffres, les équilibres, les risques et les trajectoires. Le parlementaire doit aller plus loin : il doit demander des comptes sur l’utilisation des ressources publiques.

C’est d’ailleurs pour cela que la loi de règlement est tellement importante.

Elle nous permet de passer du « qu’est-ce qui était prévu ? » au « qu’est-ce qui a réellement été fait ? »

Et c’est cette confrontation entre les prévisions et les réalisations qui permet de comprendre la qualité de l’exécution budgétaire.

JOURNALISTE : Concrètement, qu’allez-vous faire au niveau de l’Assemblée nationale ?

Honorable Justine Judith Lekogo :

Notre travail va maintenant commencer.
Nous allons examiner les documents qui accompagneront ces textes, notamment dans le cadre des travaux de la Commission des Finances.

Nous allons regarder les chiffres, les écarts d’exécution, les recettes, les dépenses, les investissements, la dette, les financements et les hypothèses qui sous-tendent le budget.

Et nous poserons les questions qui doivent l’être au Gouvernement.

Je veux être très claire sur ce point : le contrôle parlementaire n’est pas une opposition systématique au Gouvernement.

Contrôler n’est pas s’opposer.
Questionner n’est pas accuser.
Demander des comptes, ce n’est pas remettre en cause l’action de l’État.
C’est exercer le mandat que le peuple nous a confié.

JOURNALISTE : Si vous deviez résumer en quelques mots votre lecture du communiqué du Conseil des ministres, que retiendriez-vous ?

Honorable Justine Judith Lekogo :

Je retiendrais d’abord des orientations importantes, notamment en matière de mobilisation des recettes, d’encadrement des avantages fiscaux et douaniers, de financement des secteurs prioritaires et d’amélioration de la gestion des finances publiques.

Je retiendrais ensuite plusieurs points qui appellent un examen approfondi du Parlement : les écarts entre les prévisions et les réalisations, le niveau d’exécution des investissements sur ressources propres, l’évolution des charges financières de la dette, le poids des ressources de financement ainsi que les hypothèses qui fondent la trajectoire budgétaire pour 2027.

Mais au-delà des chiffres, je retiens surtout une exigence institutionnelle : celle de la transparence, de la traçabilité, de la responsabilité et de l’évaluation de l’action publique.

Le rôle du Parlement est précisément de s’assurer que les autorisations budgétaires accordées par la représentation nationale sont effectivement traduites en résultats pour la Nation. Cela suppose de confronter les prévisions aux réalisations, d’identifier les écarts, d’en comprendre les causes et d’évaluer les résultats obtenus.

Je ne préjuge donc ni des explications qui seront apportées par le Gouvernement, ni des conclusions auxquelles aboutiront les travaux parlementaires. Ces questions doivent être examinées dans le respect des procédures institutionnelles, sur la base des documents budgétaires, des données disponibles, des auditions et des échanges avec le Gouvernement.

Le contrôle parlementaire n’est ni une démarche de confrontation, ni une remise en cause systématique de l’action gouvernementale. Il constitue une fonction essentielle de notre démocratie et de la bonne gouvernance des finances publiques.

En tant que députés de la Nation, nous avons une responsabilité particulière : veiller à ce que chaque ressource publique soit mobilisée, affectée et exécutée conformément aux objectifs fixés par la représentation nationale, et que les résultats obtenus puissent être évalués de manière objective.

Au fond, derrière chaque milliard de francs CFA inscrit dans un budget, il y a une politique publique, un investissement, un service à la population et une responsabilité envers les générations présentes et futures.

C’est pourquoi notre démarche doit rester constante : examiner les chiffres, comprendre les choix budgétaires, contrôler l’exécution, évaluer les résultats et contribuer, dans le cadre de nos prérogatives constitutionnelles, à une gestion toujours plus transparente, responsable et efficace des ressources de la Nation.

C’est aussi le sens que je donne à mon mandat de députée : exercer pleinement la mission de contrôle qui nous est confiée par la Constitution, dans un esprit de responsabilité, de rigueur et au service de l’intérêt général.

Honorable Justine Judith LEKOGO,
députée de la Nation et membre de la Commission des Finances

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